Le mouvement du libre est-il une utopie ?

Une fois n’est pas coutume, je vous propose le compte-rendu d’un livre, en l’occurrence de l’excellent ouvrage intitulé : Utopie du logiciel libre – du bricolage informatique à la réinvention sociale, écrit par Sébastien Broca[1]. Il brosse non-seulement le portrait précis et méthodique du mouvement soutenant les logiciels libres, de son émergence à aujourd’hui, mais surtout il démontre l’influence de ce mouvement dans de multiples domaines de la société parfois fort éloignés du petit monde de l’informatique.

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C’est sous l’angle sociologique que ce phénomène est principalement analysé. Le prologue apporte de nombreux éléments théoriques destinés à répondre à cette question centrale : Le libre est-il une utopie concrète ?

L’auteur y souscrit bien sûr en l’étayant d’arguments et d’auto-critiques. Les libristes ne sont pas forcément des altermondialistes rêveurs, mais soutiennent de manière souvent militante un changement de société, notamment face à des tendances lourdes visant à restreindre la liberté et la circulation de l’information [2]. Ils critiquent également le consumérisme technologique ambiant, source de dépendance sournoise du grand public vis-à-vis des entreprises, maintenant intentionnellement une ignorance quant au fonctionnement des biens produits.

Le premier chapitre présente le libre de ses origines à aujourd’hui, en mettant en exergue les facteurs contextuels qui ont poussé les informaticiens sur la voie du libre. Le système qui était libre jusqu’au début des années 70, a commencé progressivement à se fermer. En effet, c’est bien parce que les grands acteurs de l’époque (IBM, Microsoft, Apple pour les principaux) ont commencé à fermer le code de leurs applications, que les milieux universitaires se sont insurgés et ont réagit.

Les deux fers-de-lance des logiciels libres de l’époque sont incarnés par Richard Stallman d’une part, initiateur du projet GNU, et d’autre part Linus Torvalds, créateur du noyau d’un système d’exploitation libre, rapidement appelé Linux. Ces deux personnalités représentent également deux courants dans les logiciels libres.

Celui promu par Richard Stallman, plus philosophique, s’attaque à défendre idéologiquement (et de manière virulente) la liberté des utilisateurs de l’informatique dans une approche sociale. L’autre, représenté par Linus Torvalds, s’intéresse plus aux potentiels économiques, aux nouveaux modes d’organisation des développeurs, à la méritocratie poussée par ce modèle et par l’élégance et l’efficacité du code qui en résulte. C’est toute la différence entre respectivement le Free software (« free » ne voulant pas dire gratuit mais libre) et l’Open source[3].

Quels sont les fondements de cette utopie ? Tel est le sujet du deuxième chapitre intitulé: L’éthos du libre. On élargit le spectre à d’autres domaines, comme le mouvement hacker[4], l’autonomie dans l’organisation, la réalisation de soi (avec notamment l’exemple du modèle Google), le bénévolat versus le travail salarié, etc…

On pourrait croire que l’informatique en tant qu’outil destiné à produire autre chose, ne peut être bon ou mauvais de nature. C’est l’utilisateur qui oriente l’usage de cet outil dans un sens ou dans un autre. Cette logique est remise en cause par l’auteur, du moins partiellement. Certes, le logiciel reste un outil qui peut être utilisé pour diverses fins. Mais par conception, l’outil peut incorporer des vices volontaires ou au contraire s’avérer plus vertueux. On peut en effet s’interroger sur l’éthique intrinsèque d’un appareil électronique complètement fermé, conçu intentionnellement pour une durée de vie réduite et excluant toute forme de réparation (mais accompagné par un marketing séduisant).

La fermeture empêche également aux personnes intéressées de comprendre comment fonctionne ces outils. L’auteur rapporte une anecdote particulièrement éclairante de cette situation absurde :

Alex Payne écrit par exemple : « Si j’avais eu un iPad plutôt qu’un vrai ordinateur lorsque j’étais petit, je ne serais jamais devenu un programmeur aujourd’hui. Je n’aurais jamais eu la possibilité d’exécuter n’importe quel programme stupide, potentiellement dangereux mais hautement éducatif que j’aurais pu télécharger ou écrire »[5].

Le mouvement hacker est ainsi confronté à la fermeture toujours plus importante des produits électroniques actuels, porté par un consumérisme dont Apple est le symbole[6].

L’auteur aborde ensuite le sujet du DPI (Droit sur la Propriété Intellectuelle) et notamment les DRM (Digital Rigths Management) qui incarnent pour les libristes une des créations les plus pernicieuses en matière de limitation de la liberté.

En réponse à cette fermeture insidieuse aussi bien intellectuelle, technique que juridique, l’auteur note le développement du mouvement DIY (Do It Yourself), l’émergence et la prolifération des hackerspaces et des fablabs, sur des bases similaires aux logiciels libres.

Ces réactions multiples, notamment dans le domaine des communs (Creative Commons, Copyleft, Wikipedia,…), sont développés dans le troisième chapitre intitulé: Les politiques du libre.

Le mouvement du libre inspire donc l’open hardware et les communs. La fermeture juridique et technique, poussée par les grandes entreprises et cautionnée par les États, provoque donc bien des réactions de la part de la société civile destinées à contrer ces tendances. Il s’agit bien d’une utopie concrète.

Je conseille vivement la lecture de ce livre, dont le contenu, librement consultable en ligne sur le site de l’éditeur, est protégé par la licence CC-By-NC-ND. Si ce sujet vous intéresse, achetez-le, ce qui permettra à cette petite maison d’édition indépendante[7] de poursuivre son travail en toute sérénité !


Références

  1. Sébastien Broca, Utopie du logiciel libre – Du bricolage informatique à la réinvention sociale, Quetigny, Le Passager clandestin, 2013 – répétition de cette référence ci-dessous par la mention de Ibid.
  2. Ibid. pp. 30-31.
  3. Ibid. p. 70.
  4. Le terme hacker ne doit pas être compris comme pirate, mais plutôt comme bidouilleur bienveillant ou virtuose technique animé par la curiosité et la volonté de comprendre. C’est toute la différence entre le hacker et le cracker.
  5. Ibid. p. 136
  6. Ibid. p. 139
  7. Site web de l’éditeur : http://www.lepassagerclandestin.fr/

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