Arrêtons de nourrir les ogres numériques !

Dans notre monde ultra-connecté, il est désormais quasi impossible d’échapper à une nouvelle d’envergure, tant elle est immédiatement relayée par une cohorte de sites et de médias en tout genre, le plus souvent sans aucune analyse ni esprit critique. Le scandale retentissant de Facebook et de Cambridge Analytica représente un modèle du genre[1]. Nous allons cependant prendre garde à ne pas tomber dans le piège facile du énième relais sur la toile.

Le principe est de partir de cette nouvelle, qui n’est pas la première et ne sera pas la dernière du genre, pour sensibiliser les internautes-citoyens au sujet du danger inédit que ces entreprises font planer sur notre société et de la nécessité absolue de quitter ces services faussement gratuits et ces réseaux prétendument sociaux. Arrêtons de pleurnicher, de nous offusquer, de nous insurger quand un nouveau scandale survient et passons à l’action !

Campagne « Dégooglisons internet », Framasoft : https://degooglisons-internet.org/

Tout est possible

La montée en puissance du numérique donne le tournis et élargit considérablement ce qu’il est techniquement possible de faire. Les frontières qui séparent le domaine du possible et de l’impossible (trop cher, trop complexe, irréalisable) tombent les unes après les autres. Nous nous retrouvons ainsi dans une société capitaliste, très individualiste, fortement orientée vers le profit à court terme, et dans laquelle tout est virtuellement possible. C’est un réel changement de paradigme.

Cependant, le questionnement du besoin, de la responsabilité sociétale, environnementale et éthique dans la conception est très rapidement évacué. Si une innovation est techniquement réalisable et financièrement rentable (même à très court terme), il faut la concrétiser avant d’autres concurrents éventuels pour être le premier et prendre une position dominante sur un marché… même si cette innovation est clairement stupide, inutile voire nuisible pour la société.

Dans un secteur où les places au soleil sont rares et où tout avantage technologique peut, potentiellement, offrir une position hégémonique à son possesseur, la bataille fait rage pour avoir l’assistant le plus efficace, le plus intelligent, aux capacités d’apprentissage les plus élevées, et surtout équipant un maximum de terminaux.[2]

La globalisation de l’économie renforce considérablement cette tendance. La concurrence planétaire pousse les innovateurs en herbe à créer tout et n’importe quoi, tant que c’est techniquement possible de le faire.

La technocratie prend le pouvoir

Les capacités faramineuses liées au big data donnent des idées nauséabondes et liberticides à toute une série d’élites technologiques. Progressivement, toute notre société est analysée et convertie en chiffres, calculs, algorithmes et statistiques. De plus, le mythe de l’intelligence artificielle fascine les foules comme si tous nos problèmes pouvaient être résolus par de la technologie. La déshumanisation des relations sociales prend des proportions inédites et se déploie à une vitesse faramineuse.

On s’émerveille devant Erica, une nouvelle présentatrice TV androïde au Japon[3]; les assistants personnels « intelligents » débarquent par vagues dans les foyers (pour mieux nous connaître et nous surveiller)[2]; les supermarchés n’auront bientôt plus d’employé (à part quelques techniciens à distance, bien cachés)[4] et IBM présente fièrement l’ordinateur « jetable » le plus petit au monde[5].

Est-ce positif pour notre développement humain ? Pour notre épanouissement ? La société sera-t-elle plus résiliente avec ces « innovations » ? Cela ne fait clairement pas partie du cahier des charges.

Sans nous en rendre compte, nous perdons progressivement le contrôle. La complexification de la société va de pair avec le développement du big data, de l’automatisation et de la pseudo-intelligence artificielle. La compréhension globale d’un domaine en particulier n’est plus possible par une personne. Il faut désormais des armées de spécialistes très pointus qui ne comprennent finalement qu’une portion de l’ensemble. Et le reste de la population est simplement largué. Le fossé qui sépare les technocrates des moldus[6] se creuse pour devenir abyssal.

Du capitalisme de surveillance à l’économie de l’attention

Dans un tel contexte, la plus grande partie de la population se retrouve largement surveillée sans réellement comprendre les intentions des acteurs de ce capitalisme sournois et la manipulation massive qu’il autorise. On en revient au scandale de Facebook et de Cambridge Analytica. De la surveillance de masse, on passe à l’échelon supérieur de l’influence de masse. Nous ne sommes pas dupes, il ne s’agit pas d’une « faille de sécurité » ou d’une « fuite accidentelle d’informations personnelles ». L’entier du système Facebook (mais les autres GAFAM et affiliés font pareil) est conçu sur ce modèle:

  • Récolte d’informations personnelles en masse.
  • Identification de profils individuels de manière très détaillée.
  • Ciblage publicitaire individualisé.
  • Marketing prédictif.
  • Anticipation de tendances de société.
  • Influence de la population.

Un joli sujet radio sur le cas de Facebook a été diffusé sur la RTS dans l’émission Vertigo le 26 mars 2018 : Médias: Facebook mon amour (à qui jʹai livré 1.5 Go de données personnelles).[7]

 

> À partir de 70 pages likées sur Facebook, il y a 95% de chances que l’entreprise Cambridge Analytica devine votre couleur de peau, 85% qu’elle devine votre orientation sexuelle;
> À partir de 150 pages likées, elle estime mieux vous connaître que vos enfants;
> À partir de 300 pages likées, elle estime mieux vous connaître que votre conjoint.

Pour ces entreprises, il s’agit maintenant de faire le commerce de notre attention, notre faculté de capter sélectivement des informations qui nous sont envoyées par notre environnement[8]. Et si possible d’influencer au passage notre façon de penser et d’agir. L’article « Sur son lit de mort, personne ne se dit : J’aurais aimé passer plus de temps sur Facebook » paru sur le blog Usbek & Rica s’avère très éclairant sur cette question[9].

Notre attention est maintenant une source de compétition entre toutes les technologies que nous utilisons. L’objectif de tous ces sites, applications et services est qu’on n’en décolle pas les yeux, que l’on clique, encore et encore… Ils utilisent des techniques assez cheap pour obtenir notre attention, en titillant nos plus bas instincts, et cela nous maintient dans un état constant d’impulsivité.

La corruption des médias sur le web

Pour ajouter encore un peu de malaise à cette situation pour le moins déstabilisante, on se rend compte que de nombreux médias utilisés sur le web pour notamment transmettre ces informations choquantes sur la surveillance généralisée et la marchandisation de notre attention, sont souvent truffés de traqueurs et de programmes espions.

On peut le démontrer en installant des extensions sur notre navigateur Firefox, comme uBlock Origin, uMatrix, Privacy Badger ou encore Disconnect.

L’article « Sur son lit de mort, personne ne se dit : J’aurais aimé passer plus de temps sur Facebook » mentionné plus haut, qui dénonce finalement cette situation, compte plus d’une vingtaine de programmes tiers cachés dans la page, dont on ne connaît pas réellement les buts.

L’article de 01net.com sur Amazon Go, également cité plus haut, compte près de 80 programmes cachés en provenance d’une trentaine de sites externes.

Cette constatation est clairement propice à générer un malaise profond, un sentiment de paranoïa et une paralysie. Le site Social Cooling explique de manière très percutante ce que cette situation provoque chez l’humain.

Si vous vous sentez observé⋅e, vous changez de comportement.
Le Big Data amplifie cet effet à l’extrême et favorise une culture du conformisme.

La plupart des médias gratuits multiplie l’utilisation de ces programmes de surveillance et de tracking, certains plus que d’autres. Pour ce qui est des journaux en ligne payants, les pratiques diffèrent aussi. uMatrix détecte un peu plus de 20 composants externes sur le site du Temps, pour un article en lien avec le sujet[10]. Par défaut, le composant en bloque d’emblée 13 qui lui semblent potentiellement invasifs. De son côté, Disconnect, en l’occurrence plus permissif, en bloque 7 d’entrée de jeu.

En revanche, le site du Courrier[11] (journal indépendant), semble ne faire appel qu’à Google Analytics pour les statistiques d’audience, ce qui est bien meilleur comparativement aux autres sites.

Concernant les statistiques d’audience, Matomo (anciennement Piwik) est une alternative sérieuse et libre à Google Analytics[12].

On retrouve bien sûr les GAFAM dans les entreprises en lien avec ces sites de médias. Mais on en voit d’autres dont le nom ne nous dit en général rien. Qui a déjà entendu parler de Mixpanel ou de Kameleoon ? Voici quelques-uns de leurs motos :

  • Comprendre le cheminement de chaque utilisateur
  • Réaliser des analyses de comportement complexes et recevoir des réponses en quelques secondes avec une intelligence artificielle
  • Comprendre à quel point vos clients vous sont loyaux
  • Kameleoon comprend vos visiteurs et optimise leur expérience
  • Passez au marketing prédictif !
  • Kameleoon collecte et active en temps réel toutes les données de vos visiteurs: comportementales, contexte de visite, CRM et DMP.

Il est temps d’agir

Le tableau est suffisamment sombre (je n’ai pas dit noir !) pour ne pas rester les bras ballants. Faisons comme l’extension Firefox « Disconnect » : déconnectons-nous de ces services ! Ces entreprises se nourrissent des données intimes de l’homo œconomicus[13] comme les machines du film Matrix utilisent l’énergie vitale des humains réduits à l’état d’esclaves. Le personnage Morphéus dit à un moment à Néo : « La Matrice est un monde de rêve généré par des ordinateurs, conçu pour nous garder sous son contrôle, afin de changer l’être humain en cela » (il montre une pile électrique)[14]. La réalité semble rejoindre la fiction…

Il est temps de prendre la pilule rouge !

Concrètement :

  • Sortir des réseaux sociaux centralisateurs et opaques et évaluer les réseaux sociaux libres et décentralisés (comme diaspora* ou Mastodon).
  • Se déconnecter de son compte Google et ouvrir une messagerie chez un hébergeur local.
  • Chiffrer ses données (courriels).
  • Utiliser des services et logiciels libres.
  • Utiliser des extensions Firefox libres qui protègent votre sphère privée et vos données personnelles (voir ci-dessus).
  • Planifier de passer sous GNU/Linux (si ce n’est pas déjà fait) et faites-vous aider par des groupes d’utilisateurs·trices.
  • Couper les données de votre téléphone si vous ne les utilisez pas et évitez d’installer des applications ou des jeux gratuits sans avoir vérifié les conditions du fournisseur.
  • Adhérer à des communautés de libristes et de défenseurs des libertés numériques locales (groupes d’utilisateurs·trices de GNU/Linux comme Swisslinux.org, un fablab comme Onl’Fait à Genève, Framasoft, Wikimedia CH, itopie informatique, prendre part à des crypto parties…).

Il faut aussi garder à l’esprit une règle fondamentale : si vous voulez changer votre rapport au monde numérique et adopter des comportements plus responsables, cela prendra du temps et de l’énergie. Il n’est pas nécessaire de se presser ni de se culpabiliser. Il faut aussi que cette transition soit la plus enrichissante que possible. Heureusement, les occasions d’apprendre et de développer son esprit critique sont nombreuses.

Le libre permet justement à tous de comprendre, de se perfectionner dans un domaine, sans barrière et en toute transparence !


Notes et références (sites consultés le 3 avril 2018)

  1. Art. sur le site de France24 : http://www.france24.com/fr/20180321-cambridge-analytica-facebook-mark-zuckerberg-scandale-campagne-donald-trump
  2. Art. sur le site Rude Baguette : http://www.rudebaguette.com/2017/09/18/assistants-personnels-alexa-cortana-rapprochent/
  3. Art. sur le site d’Europe1 : http://www.europe1.fr/medias-tele/une-nouvelle-presentatrice-androide-pour-le-jt-japonais-3565568
  4. Art. du site 01Net : http://www.01net.com/actualites/amazon-go-le-premier-supermarche-sans-caisses-ouvre-enfin-au-public-1355341.html
  5. Art. sur le site Maxisciences : http://www.maxisciences.com/ibm/ibm-devoile-un-ordinateur-pas-plus-grand-qu-039-un-grain-de-gros-sel_art40505.html
  6. Clin d’œil à Framasoft (https://framasoft.org/) qui fait la distinction entre les détenteurs de pouvoirs (les sorciers), à savoir les informaticiens et technocrates d’un côté, et de l’autre, les « pauvres gens » sans pouvoir (les moldus), à savoir l’écrasante majorité de la population qui ne comprend pas la technique. Art. sur Wikipedia concernant les moldus : https://fr.wikipedia.org/wiki/Univers_de_Harry_Potter#Moldus
  7. Émission sur la RTS : https://www.rts.ch/play/radio/vertigo/audio/medias-facebook-mon-amour-a-qui-jai-livre-1-5-go-de-donnees-personnelles?id=9401518
  8. Art. sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Attention
  9. Art. sur le blog Usbek et Rica : https://m.usbeketrica.com/article/sur-son-lit-de-mort-personne-ne-se-dit-j-aurais-aime-passer-plus-de-temps-sur-facebook
  10. Art. sur le site du Temps : https://www.letemps.ch/monde/facebook-desormais-un-puissant-outil-dinfluence-vendu-plus-offrant
  11. Art. du Courrier : https://lecourrier.ch/2018/03/28/la-prise-de-conscience/
  12. Art. sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Google_Analytics
  13. Art. sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Homo_%C5%93conomicus
  14. The Matrix is a computer-generated dream world, built to keep us under control in order to change a human being into this. »


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